Pascale Piron

JEAN-PASCAL LEGER

.Préface pour le catalogue de l’exposition La couleur et l’ombre, Pascale Piron, Guillaume Lebelle, Robert Groborne, Centre d’Arts Plastiques, Royan, 1er février - 31 mars 2019.

Commissaire d’exposition : Jean-Pascal Léger.

Salut

La réunion inédite, voire insolite, de leurs œuvres m'invite à saluer l'indépendance et la liberté des trois artistes que le poète Stéphane Mallarmé aurait appelés des « solitaires éblouis de leur foi » . Dans notre monde d'interférences accélérées, il faut une rare obstination pour préserver la fraîcheur d'une petite sensation, y puiser son élan quotidien et « trouver son continuum, l'unité d'une vie ».1

Ce n'est pas un hasard si les trois peintres croisent les chemins des poètes : les poètes créent pour nous des refuges ouverts, tout comme l'ombre et la lumière, le rêve et le réveil…

  • Une ivresse belle m’engage
  • Sans craindre même son tangage
  • De porter debout ce salut
  • Solitude, récif, étoile
  • A n'importe ce qui valut
  • Le blanc souci de notre toile.2

Le propos de cette exposition n'est pourtant pas d'abord éthique mais pictural ; il repose, librement et matériellement dans l'espace, sur la contradiction.

Les œuvres des coloristes que sont Pascale Piron et Guillaume Lebelle travaillent les contrastes du noir au blanc, du noir à la couleur, de la couleur au blanc. D'accueillir les variations nocturnes de Robert Groborne - jusqu'aux plus infimes variations du gris au noir -, comment toutes ces œuvres travaillent-elles ensemble ?

  • Pure contradiction,
  • votre ombre était l’union
  • des lumières qui passent.3

« La peinture, pour moi, c'est la couleur. »

Pascale Piron prépare ses toiles, elle les enduit de deux blancs différents. Même si, après avoir posé initialement les couleurs claires, parfois vives, elle superposera des couches, elle ne travaille jamais la matière au sens des « matiéristes », jamais dans l'épaisseur de la peinture à l'huile. Une matière raffinée révèle son exigence essentielle : « le fait pictural » ne pourra advenir que dans la conjugaison d’un espace et d’un matériau élémentaire, élaboré avec soin, adapté et favorable, tel un prolongement de soi-même. L’artiste le sait d'expérience. Cette préparation lente et patiente appartient au temps et à la pensée de la peinture.

Les données varient peu. Les toiles sont verticales. Il est déjà compliqué de passer d'un format à un autre. Même si leurs formats diffèrent, leurs proportions demeurent. Telles sont les conditions d'une pratique régulière. Des dispositions stables, familières et pour ainsi dire ritualisées : « Je suis très régulière ».

L’inconnu naîtra de la couleur.

Car la couleur est première et non la ligne (contrairement bien sûr à l'ordre classique du dessin et de la couleur). La palette viendra à mesure et l'inspiration fera son chemin, ouvrant des aires lumineuses et jetant des lignes horizontales (tracées au stick à l'huile ou au pinceau) dans le blanc.

Dans son atelier aux dimensions modestes, Pascale Piron peint fréquemment des toiles de 1,65 m x 1,35 m ou 1,70 m x 1,40 m : un format qui la dépasse physiquement, un espace où elle peut se tenir et qu'elle peut habiter mais qu'elle voudrait peut-être sans limites.4

Il lui faut travailler lentement. Aborder la toile parfois avec une palette exubérante (on ne peut toutefois la qualifier ni d’« expressionniste » ni de « gestuelle ») puis revenir à une gamme plus restreinte, poser, enlever, ajouter, laisser reposer, tracer, revenir sur le trait, en faire un aplat, travailler à plusieurs toiles en même temps, revenir au grand format… Cela peut durer deux ans… ou beaucoup plus longtemps.5

Pascale Piron s'interroge : ce jeu d'allers et retours, de doutes, d'affirmations et de négations, de réponses et d'insatisfactions, s'est-il interrompu ? ne doit-il pas reprendre encore ? L'aquarelle lui permet d'associer, de moduler, d'affronter couleurs à couleurs, et, sur le papier aussi, la pratiquant au travers des années, de lui donner une puissance accrue, la lumière toujours mais un flux qu'on dirait plus organique.

L’aquarelle est souvent un art de la notation fugace. Turner et Tal Coat y font des haltes nombreuses mais brèves : ils « notent » le nuage évanescent, l'écharpe de brume qui « offusque » une terre, tel effet de miroir sur la mer ou sur le lac Léman…, Morandi, l'intervalle entre deux flacons que la lumière réunit un instant, apparaissant, disparaissant…

Contrairement à la plupart des aquarellistes qui privilégient une recherche de la légèreté (on peut toutefois leur opposer Le Cri d'Edvard Munch et les couchants incendiés d'Emil Nolde), Pascale Piron retravaille même quand l'œuvre est sèche. Allant du simple au complexe, son pinceau densifie la couleur, il lui donne forme plutôt qu'il ne transfère ou transpose un motif. Plus la couleur irrigue ses vaisseaux, plus l'évocation de paysages se fait lointaine ou, en réalité, souterraine, interne. Profonde, intérieure.

De même que la peinture n’est pas bornée à un tableau « réussi », une aquarelle de Pascale Piron nous offre alors un moment de plénitude dans la couleur comme une loupe s’offre dans le bois des aulnes. En amont, en aval, le flux se saisit au creux des mains, au cœur de la vie, il déborde toujours.

Cependant il s'y rassemble :

  • Et l'eau, si rapide qu'elle soit, torrent même, où le nœud saisi
  • dans son cours, pour renouer se déplace ‒ sans atteindre…
  • c'est le calme.6

Le tableau charge les formes éployées. Il étend les accords et accentue les dissonances. Le blanc rehausse les couleurs de son propre éclat (l'artiste en tire maintenant un grand parti). Mais c'est surtout que le noir, presque absent des aquarelles, joue un rôle majeur dans la peinture de Pascale Piron. Elle est une coloriste chez qui le noir est dominant. Noir jamais vraiment noir, gris, infiniment varié, bleuté, strié parfois comme les pierres. Peut-on parler de pierres ?

Devant les toiles abstraites de Pascale Piron, l'évocation des paysages et les mots de la nature nous viennent plus spontanément que ceux de l'architecture et de la géométrie. À travers le rythme de ces masses soulevées (formes rocheuses ou formes organiques ?) et de ces îlots colorés, la nature peut revenir avec force. Elle revenait ainsi quand l'air semblait porter les blocs imposants des sculptures d'Alicia Penalba. Elle était si souveraine dans la Vierge aux rochers de Léonard de Vinci ‒ et la peinture ne l'était pas moins !

Comme une vraie parole fait irruption dans le langage, une contradiction lui donne sa substance et son resplendissement. Dans l'espace de la peinture, le noir fait-il écran ou support ? Le noir et la couleur s'oblitèrent et se désentravent, ils s'appuient et se répondent. Les contrastes s'équilibrent. Les paysages intérieurs7 ou, mieux, les états intérieurs s'harmonisent. La peinture advient quand le rythme nous propose une impression d'ensemble apaisée.

Jean-Pascal Léger, janvier 2019.


  • 1 Guillaume Lebelle
  • 2 Stéphane Mallarmé, Salut.
  • 3 Rainer Maria Rilke, 1922, traduction Philippe Jaccottet.
  • 4 Pascale Piron a davantage regardé l'abstraction nord-américaine que la peinture française de l’après-guerre.
  • 5 Je remercie Marie-France Kadouch d'avoir conduit, le 19 novembre dernier, dans l'atelier de Pascale Piron, un entretien sur sa façon de travailler ; je puise ici beaucoup aux réponses de l’artiste.
  • 6 André du Bouchet, La Couleur.
  • 7 Pascale Piron : « Je me sens plus proche de Bram Van Velde que de Per Kirkeby. »
JOËLLE LEBAILLY

.La peinture comme espace de vie, 2014.

Dans sa peinture, Pascale Piron invente des rythmes et laisse voir une grande partie de l’élaboration du travail qui conjugue des masses, des traversées horizontales et verticales dans un maillage très libre mais aussi des superpositions de couleurs qui jouent des transparences à l’infini et accueillent des espaces inattendus.

Le geste qui conduit le pinceau est presque toujours visible : court et ramassé dans l’affirmation d’une grande énergie ou au contraire, sinueux et comme enroulé dans la recherche de son chemin.

La surface des peintures à l’huile semble refouler la lumière derrière la couleur très dense et nous opposer un écran, souvent barré de lignes, de traits de pinceaux ou de griffures à la craie grasse. Les premières peintures des années quatre-vingt-dix sont de grands formats horizontaux de près d’un mètre cinquante par deux, habitées de hachures, de formes dilatées, traversées de traits de pinceaux ou de tirets blancs sur fond sombre. Les couleurs sont celles de la peinture nordique que Pascale Piron connaît bien depuis ses études à Copenhague. Les bleus et les verts dominent, les gris se réchauffent de roses et de bruns sourds. Au début des années deux-mille, apparaît le format vertical. Des traits noirs ordonnent la couleur ou viennent en contrepoint. Ils épaulent des sortes de stèles ou les rayent de lumières contrastées. À partir de deux-mille-sept, les formats changent et alternent petites et grandes dimensions. Ils gardent l’orientation verticale mais restent gouvernés le plus souvent par une sédimentation horizontale des couleurs. Des masses sombres laissent apparaître les traces du pinceau et la construction de la peinture : la superposition des couches jusqu’à la saturation de la surface brusquement trouée de clarté mais aussi le fréquent décentrement des formes qui découvre un bord ou un coin de la toile. Une récente toile de deux-mille-treize décentre ainsi sur la gauche de la toile, une architecture verticale de gestes courts et de traits de couleur sur un rythme très rapide de contrastes, appuyés sur un jaune pâle qui laisse advenir le silence du blanc sur sa droite.

Le travail sur papier se partage entre dessins, gravures et aquarelles. Les premières gravures sont de très petits formats. Le trait noir est sec, court ou traversant toute la surface, à main levée. Il laisse beaucoup de place au blanc du papier. Seule forme repérable : une échelle dans une huile et pierre noire des années quatre-vingt-dix. Quelques dix ans plus tard, une figure humaine est crucifiée et boursouflée de traits d’encre noire, presqu’au centre. À côté, quelques barreaux esquissent à nouveau une échelle. Peut-être de discrètes et rares métaphores intimes.

Les aquarelles récentes, légèrement plus grandes rompent avec les dessins antérieurs dans un véritable bouillonnement du geste et des couleurs où la trace du pinceau va au profit de la transparence et de la liberté des « coulées » de couleurs verticales ou, le plus souvent, horizontales. Si les couleurs sombres sont encore présentes : noir, bleu, vert – elles se voilent de blancs et de gris colorés par les couches sous-jacentes qu’elles repoussent ou laissent visibles seulement sur le bord du papier. Les papiers des deux dernières années se distinguent par une grande exubérance de la couleur qui accueille la chaleur des jaunes, roses, rouges et bruns, dans des entrelacs sombres ou des « ramures » verticales. L’artiste fait naître ainsi de minuscules paysages qui se côtoient, où s’éloignent dans la profusion, des plans juxtaposés.

L’œuvre non figurative dans son ensemble fait apparaître des entablements, des stèles, mais encore des promontoires et des escarpements, par une composition des plans, à la fois claire et pleine de surprises.

Si le travail évoque parfois la peinture de Kirkeby par l’association du trait et des aplats, les couleurs ou l’aspect minéral du dessin, il invente son propre rythme et des trouées de lumière enfouies entre deux masses ou en plein cœur d’une forme sombre. Dans certaines aquarelles des deux dernières années, on pense aux paysages du flamand de la haute renaissance Joachim Patinir, en apparence très différents de ceux que peut découvrir le spectateur de l’œuvre qui nous occupe, sauf si l’on s’attache à la recherche d’horizons lointains, à celle d’un au-delà des obstacles, figurés avec une puissante évidence par le flamand et dessinés ici par la gestion des couleurs et des contrastes.

Pascale Piron cherche dans sa peinture et ses aquarelles des espaces de vie intense qui ne s’offrent pas toujours d’emblée au regard. Elle y mène les luttes et la métamorphose de sa vie intérieure. Les toiles comme les aquarelles démultiplient l’espace de la peinture et découvrent des lieux de visions rendues possibles par la subtilité et la générosité des couleurs comme par l’habileté à renouveler l’organisation des plans.

Sa manière de peindre, son vocabulaire et son « intuition rythmique », selon le mot de Valéry, inscrivent Pascale Piron dans la modernité de l’histoire de la peinture et rend sensible l’évolution de son œuvre, de plus en plus ouverte à de nouvelles couleurs et de nouvelles lumières tout en affirmant les choix abrupts de son cheminement.

Joëlle Lebailly, février 2014.

LOUIS DOUCET

.Préface pour le catalogue de l’exposition Mac 2005, 24 - 27 novembre, 2005, publié aux Editions Le Manuscrit, Subjectiles I.

Les peintures de Pascale Piron – et plus singulièrement celles sur papier – révèlent un paradoxe déroutant.

Elles sont hiératiques, d’une fixité qui évoque les runes nordiques, les granits celtes ou la trace de mouvements immémoriaux fixés dans une immobilité définitive. Quand le végétal, l’animal ou l’humain y figure, ce n’est qu’à travers sa représentation figée comme sur les parois d’une caverne, œuvre d’un instant, mais livrée à l’éternité, dans des coloris qui oscillent autour des bruns et des terres de Sienne, parfois relevés par la stridence, comme égarée, d’un vert ou d’un rouge à peine plus criard. Mais, à l’opposé, elles baignent dans une lumière chaleureuse qui les fait vivre et les anime d’infinies vibrations. Il ne s’agit pas de la lumière évidente des peintures de Bonnard ou des impressionnistes, qui affirment l’existence d’un soleil bien présent et cependant extérieur au cadre du tableau, plus désiré que vécu, mais d’une lumière émanant de l’intérieur du sujet, partie intégrante de son essence même. Sa révélation relève du déchirement, du viol d’un secret intime dont seule Pascale Piron détient les clés.

On est proche de l’oxymore hugolien : cette obscure clarté…

Louis Doucet, novembre 2005.

LOUIS DOUCET

.Préface de l’exposition Pascale Piron – Peintures et dessins, Galerie du Haut-Pavé,

14 janvier - 1er février 1997, publié aux Editions Le Manuscrit, Subjectiles I.

Pascale Piron ne veut pas parler de sa peinture. Elle n’aime pas non plus que l’on glose sur sa production, pensant qu’une œuvre d’art doit, avant tout, parler pour elle-même, sans devoir recourir à des « truchements » pour en révéler le sens, fût-il superficiel ou profond.

Il est vrai que les toiles de Pascale Piron exhalent une plénitude et un sentiment de com-plétude qui tarissent d’emblée tout discours critique ou risquent de le rendre vain.

Ses peintures sur toile, presque toujours de grand format, sont le résultat d’un long travail, parfois étalé sur plusieurs mois, avec de nombreuses hésitations, des séjours en quarantaine, la face contre le mur de l’atelier, des repentirs et de brusques décisions qui peuvent amener, en quelques heures, une peinture longtemps indécise à son état de perfection finale. C’est donc peut-être à travers ses œuvres sur papier, dont la technique impose plus de spontanéité et d’immédiateté, que l’on peut espérer saisir l’essence de son art et de sa personnalité.

Ouvrir un carton de dessins de Pascale Piron, c’est entrer dans une merveilleuse aventure individuelle, remplie de personnages, de symboles, de signes et d’objets qui semblent familiers, même si on les découvre pour la première fois. Ce qui frappe avant tout, c’est la lumière émanant de ces feuilles qui restent pourtant dans un registre de bruns, d’ocres ou de bleus métalliques. Cette lumière est une lumière idéalisée qui matérialise une forme de synthèse entre la luminosité hospitalière et chaleureuse, mais sans excès, des bords de Loire de son enfance et les contrastes saisissants du Nord de sa période de formation artistique où, en un clin d’œil, un rayon de lumière peut transformer un arbre débonnaire en héros d’une obscure saga porteuse de vengeances séculaires. Dans un cas comme dans l’autre, on imagine des horizons plats, des vues panoramiques et des nuages formant d’immenses coupoles mouvantes sur des horizons circulaires.

Tout est à sa place, cependant. L’équilibre est parfait. Il semble qu’un rien de plus – néces-sairement superflu – pourrait faire vaciller l’univers représenté par Pascale Piron dans une autre dimension, que l’on soupçonne à l’opposée de celle qui nous est donnée à voir : pleine de contra-dictions internes, de contrariétés inutiles ou d’empêchements de s’exprimer ou d’assumer son avenir.

Et pourtant, rien que des choses simples dans son répertoire expressif. Pas un geste qui puisse être taxé de grandiloquence ou de tentative de rechercher les effets faciles. On relève souvent des oppositions entre des formes fermes et des taches floues, parfois agrémentées d’un fond qui évoque l’art pariétal préhistorique ou les ocelles du pelage d’une faune africaine. Ainsi l’ombre de cette échelle dressée vers le ciel – celle de Jacob, peut-être ? – se révèle comme un personnage en marche vers son avenir ou fuyant une fatalité inexorable. Plus loin, dans une autre feuille, ce même personnage en marche est confiné dans un espace restreint par deux lignes verticales sinueuses, barrières fermes et infranchissables qui l’obligent à se pencher sur un empilement de formes fœtales qu’il voudrait mais ne peut ignorer. Ailleurs, encore, une structure ferme, abstraite mais dans laquelle on pourra lire la silhouette d’un humain, s’oppose à son reflet spéculaire, décadré et rendu incertain par une ligne hésitante que souligne un liseré flou…

Chaque dessin de Pascale Piron raconte donc une histoire. Ou, plutôt, l’observateur peut y lire une histoire qui ne sera probablement pas la même d’un spectateur à l’autre. On comprend, alors, que l’artiste ne veuille pas s’exprimer sur son travail et risquer ainsi d’imposer sa lecture unilatérale. Les dessins de Pascale Piron sont des révélateurs qui permettent de déchiffrer aussi bien l’inconscient de l’artiste que celui du lecteur. Curieuse et sublime alchimie, au cœur même de la fonction essentielle de l’art : révéler à chaque homme sa propre humanité… Ou, selon la formule de Malraux : « tenter de donner conscience à des hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux. »

Et les peintures… Tout d’abord une remarque purement formelle : si les dessins de Pascale Piron sont presque toujours verticaux, ses toiles, elles, optent pour l’horizontalité. Autre observation immédiate, le répertoire de couleurs de ses toiles, sans être tonitruant, fait appel à une palette plus large, avec des rouges, des verts et des bleus chaleureusement denses qui vibrent avec intensité. Les fonds, animés de touches vivantes, y sont saturés, tactiles, somptueux et sensuels. Des formes s’y détachent, fermes ou lâches, limitées par un cerne sombre ou de dissolvant dans la couleur ambiante. On discerne une prédilection, qui n’a cependant rien de systématique, à opposer statisme et mouvement, structures définies et fantômes flous.

Spirales semblables aux gidouilles du Père Ubu, ocelles, algues verticales, ombres végétales ou animales, silhouettes creuses ou pleines, menhirs aux contours incertains, symboles runiques peuplent un univers qui, bien qu’évidemment tellurique, n’a rien de pétrifié. Tout y semble du domaine du possible. La réalité et le fantasme peuvent s’y matérialiser indifféremment, sur ce seuil étroit qui sépare l’état de veille du premier sommeil…

Interrogée sur ses motivations, sur la lecture qu’il faut faire de son travail, Pascale Piron se dérobe. Elle ne veut rien exprimer, préférant la « peinture – peinture » aux longs discours plus ou moins stériles et stérilisants… Poussée dans ses ultimes retranchements, elle finira par avouer ses références : Bram Van Velde, bien sûr, Sam Francis, Joan Mitchell… Mais vous n’arriverez pas à lui arracher beaucoup plus.

Acceptez donc mes excuses, Pascale, pour avoir tenté de révéler ce que vous voulez tenir caché…

Louis Doucet, décembre 1996.